Gastronomie du chocolat

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De tout temps le chocolat a été paré de vertus ou de propriétés l'apparentant à un médicament, voire à une drogue, Euphorisant, antistress, stimulant, aphrodisiaque, autant d'allégations qui commencent seulement à être étayées par quelques travaux scientifiques. Le chocolat est encore loin d'avoir livré tous ses secrets.

> Dimensions psychosensorielles du chocolat
> Approche physiologique
Par Jeanine Louis-Sylvestre
> Approche psychologique
Par le Docteur Gérard Apfeldorfer
> Approches culturelle et sociologique
Par Matty Chiva
> Chocolat et rôle psycho-affectif dans la relation mère-enfant
Par le Docteur Edwige Antier
> L’appétence extrême du chocolat est-elle purement hédoniste ?
Par le Professeur Chantal Bismuth
> Les effets du chocolat sur le psychisme
Par le docteur Didier Chapelot




L’action stimulante du chocolat est attribuée à la présence d’alcaloïdes – théobromine et caféine – qui agissent de concert sur le système nerveux central et le système cardiovasculaire. La présence d’amines catécholergiques comme la phényléthylamine (PEA) expliquerait l’effet aphrodisiaque. Le salsolinol, tout comme la PEA, aurait un effet antidépresseur et possède une certaine affinité
pour les récepteurs opiacés. L’anandamide possède une grande affinité pour les récepteurs aux cannabinoïdes et déclenche une exacerbation des sensations
et une euphorie.




D’après une intervention de Jeanine Louis-Sylvestre
Placés dans leur environnement naturel, l’animal comme l’homme savent sélectionner et couvrir leurs besoins alimentaires. Les bases fonctionnelles de cette “sagesse nutritionnelle” sont le plaisir et la mémoire.

Pourquoi le plaisir ?
Tout simplement parce que la recherche du plus grand plaisir ou du soulagement d’un déplaisir est ce qui motive tout comportement.
Pourquoi la mémoire ? Parce qu’elle permet la reconnaissance de l’aliment, reconnaissance à laquelle ont été inconsciemment associées les conséquences bénéfiques – ou non - des consommations précédentes de cet aliment.

S’agissant du chocolat, sa texture (onctueuse), son goût (plus ou moins amer), sa couleur (blanc, noir ou au lait) correspondent alors à la satisfaction, au besoin soulagé. Cette association est ce qu’on appelle le transfert du plaisir attendu sur le plaisir sensoriel. Quels bénéfices l’organisme peut-il attendre de la consommation de chocolat ? De l’énergie. Des vitamines, des minéraux et en particulier du magnésium. A cela, il faut aussi ajouter des substances psycho-actives présentes en petites quantités, théobromine, caféine, amines biogènes, anandamine...
Par ailleurs, il est établi que la consommation d’un aliment apprécié, comme le chocolat, induit une sécrétion d’opiacés endogènes. Côté physiologique, manger du chocolat amène donc à une grande complexité de sensations. Bref, on ne s’en lasse pas !




Par le Docteur Gérard Apfeldorfer
Parce que le chocolat est bon, on a parfois tendance à en abuser. Serait-il un médicament pour combattre la dépression ? Quoi qu’il en soit, le “chocolatomane” recherche des stimulations sensorielles fortes et l’élément déterminant de ses irrésistibles pulsions envers le chocolat est... la valeur hédonique du produit. Le chocolat est un des aliments les plus diabolisés : d’une part, pour le plaisir qu’il procure, d’autre part, pour son apport énergétique.

Mais, l’institution d’un interdit sur la consommation engendre la mise en place d’un système de restriction cognitive, alternant phases de privations et excès compulsifs. Dans ce cas, le traitement du “chocolatomane” ne consiste pas à lui interdire ce qui est bon, mais à lui apprendre comment apprivoiser un aliment au goût puissant. Ce traitement peut consister en un travail de déculpabilisation de la consommation, par la psychothérapie cognitive et le centrage sur les sensations gustatives. Il peut également s’agir d’un travail de “deuil” qui consiste à pouvoir renoncer à une partie du chocolat qu’on peut avoir à sa disposition : “du chocolat mais pas tout le chocolat”.

En conclusion ?
Chocolatomanie ou simple appétence pour un produit hédonique comme le chocolat… la restriction ou la privation à des fins morales ou esthétiques ne font souvent qu’aggraver le problème qu’elles étaient censées résoudre !




Par Matty Chiva
On peut l’affirmer : le chocolat est un aliment “qui a réussi”. Originaire des Amériques et issu des fruits du cacaoyer, le chocolat est aujourd'hui apprécié et consommé aux quatre coins du monde. Partout, il évoque les notions de plaisir, de tendresse, de fête et de bienfait pour la santé, même si son goût et son usage varient selon les cultures.
Quatre éléments majeurs expliquent les raisons de sa réussite commerciale et de sa côte d'amour auprès du public :
Sur le plan historique, le chocolat était perçu comme un aliment divin, réservé à la noblesse et porteur d'une série de qualités. Voilà pourquoi les botanistes l'ont nommé boisson des dieux.
• Au XIXème siècle, les avancées technologiques l'ont rendu économiquement abordable.
• Les règles générales d'intégration d'un produit dans le répertoire spécifique d'une culture permettent aussi de comprendre comment le chocolat devient "mon" chocolat. Dans ce cas, c'est la rencontre du cacao avec le sucre, puis avec les épices appréciées dans l'occident, qui a joué un grand rôle.
• Enfin, les facteurs organoleptiques, hédoniques et idéels - c'est à dire ce que l'on pense de l'aliment – interviennent directement dans la motivation et l'acte de consommation alimentaire. Ainsi, à la suite d'une nouvelle approche expérimentale, on a pu mettre en évidence, sur un échantillon d'adultes français, que dans l'acceptabilité du chocolat, des arguments objectifs de connaissance participent autant que des arguments subjectifs.
Par exemple, ce n'est pas parce que les consommateurs de chocolat savent que le chocolat est calorique, qu'ils ne pensent pas, en même temps : "il est bon pour moi, il maintient ma santé... et j'aime le consommer".
Si Brillat Savarin affirmait « Qu'est-ce que la santé ? C'est du chocolat», nous pourrions confirmer ses propos sans oublier d'ajouter le plaisir…




D’après une interview du Docteur Edwige Antier, pédiatre à l’hôpital Américain.
Le goût du chocolat plaît aux enfants, et ce goût se forme dès la naissance. Dès l’âge de cinq mois, le lait donné aux nourrissons peut avoir le goût du chocolat, sans en avoir les constituants qui ne seraient pas adaptés à la digestion des enfants. Et rares sont ceux qui n’aiment pas ce goût !
Le chocolat est un bon produit ; par sa matière qui fond doucement dans la bouche et par son goût sucré. La mère aime le donner à son enfant comme un produit qu’elle sait être un véritable bienfait pour sa santé, vu tout ce qu’il contient. La relation psycho-affective dépend cependant du fonctionnement de la mère par rapport à ce produit : si elle aime elle-même le chocolat, elle aura encore plus de plaisir à le faire partager à son enfant ; si les pauses chocolat de la journée sont données par la mère, le chocolat s’inscrit alors, à tout jamais, dans la mémoire de l’enfant comme des moments d’intense bonheur.




Par le Professeur Chantal Bismuth, Service de Toxicologie, Hôpital Lariboisière
Certaines personnes ont une consommation massive et soutenue de chocolat noir (plus de 50% de cacao) ou au lait. À quoi correspond ce comportement ?
La régulation des comportements alimentaires dépend de plusieurs facteurs (en dehors du caractère délectable de certains aliments), dont :
- le besoin calorique (variable avec la température, l’exercice et l’âge) ;
- l’accessibilité au nutriment : nos sociétés d’abondance induisent, on le sait, une obésité de plus en plus fréquente ;
- les goûts et les dégoûts culturellement acquis ;
- la sécrétion de neuromédiateurs cérébraux déclenchée par la nourriture, tels :
- les opioïdes (source de plaisir) ;
- la sérotonine (surtout avec les sucres) réglant l’humeur du consommateur ;
- le système gabaergique (action antianxieuse);
- le système adrénergique et dopaminergique, réglant la vigilance et les circuits de
« récompense » intra-cérébraux (déconnectés de réalisations pratiques réelles) ;
- enfin, le comportement alimentaire peut être dirigé vers l’apport de substances psychopharmacologiquement actives. L’appétence vers le café et le thé en sont l’exemple le plus habituel.
Le cacao est une substance complexe, formée d’au moins 800 molécules différentes. Parmi ces molécules, certaines ont une activité pharmacologiquement connue. La caféine, substance d’éveil, est la mieux cernée. Mais d’autres éléments contenus dans le cacao favorisent l’état de vigilance, tels essentiellement la théobromine (base xanthique) à un taux moyen de 0,5 g / 100 g et la phényléthylamine (bioamine) à un taux moyen de 3 à 12 mg / kg. La phényléthylamine est un stimulant : elle possède une analogie de structure avec l’amphétamine (alpha-méthyl-phényléthylamine). Il existe des récepteurs de l’amphétamine dans l’hypothalamus du rat. Des études ont montré que la phényléthylamine, administrée de façon chronique chez le rat, provoque l’augmentation du taux de noradrénaline et de méthoxyhydroxy-phénylglycol dans l’hypothalamus, ce qui engendre une stimulation nerveuse de l’animal.
On peut donc dire que les éléments psychopharmacologiquement actifs, actuellement détectés dans le cacao, sont essentiellement des substances d’éveil (phényléthylamine, xanthine) éventuellement présentes à l’état physiologique dans l’organisme humain. La consommation de chocolat noir, associant par ailleurs un apport calorique intense sous un faible volume (515 kcal / 100 g), apparaît donc performante pour les personnes qui sont particulièrement sollicitées par des fonctions de vigilance.
L’homme, « ce mammifère excitable et craintif », y trouve donc son compte, qui déborde le simple hédonisme. Un jour peut-être, les raisons du corps seront totalement élucidées vis-à-vis du chocolat. Notre comportement à son égard deviendra alors plus auto-manipulable qu’il ne l’est actuellement…

• Chuang L.W., Karoum F., Wyatt R. J. – Different effects of behaviorally equipotent doses of amphetamine and methamphetamine on brain biogenic amines : specific increase of phenylethylamine by amphetamine. Eur. J. Pharmacol., 1982, 81, 385-392
• Hurst W. J., Martin R.A., Zoumas B.L., Tarka S.M. - Biogenic amines in chocolates. A review. Nutrition Reports International, 1982, 26, 6
• Karoum F., Speciale G., Chuang L.W., Wyatt R.J.- Selective effects of phenylethylamine on central catecholamines : a comparative study with amphetamine. J. Pharmacol. Exp. Therapeutics, 1982, 218, 432-439
• Shannon H.E., Degrecorio C.M.- Self-administration of the endogenous trace amines B-phenylethylamine. N-methylamine and phenylethanolamine in dogs.J. Pharmacol. Exp. Therapeutics, 1983, 222, 1
• Hanington E., Horn M., Wilkinson M.- Futher observations on the effects of tyramine. In : Cochrane A.L. : Background to migraine : Third Migraine Symposium,
pp 113- 119, London, William Heinemann Med. Book Co., 1970




D’après un entretien avec le docteur Didier Chapelot, médecin et chercheur au Laboratoire de Physiologie du Comportement Alimentaire EPHE*, Bobigny

> Y a-t-il dans le chocolat des substances pouvant produire des effets sur le psychisme ?
Il y a plusieurs substances susceptibles d’induire des effets sur le psychisme. Les plus connus sont les effets psychostimulants produits par la théobromine et la caféine. Deux autres substances, dont la structure moléculaire est proche des amphétamines, ont des propriétés similaires. Il s’agit de la phényléthylamine (PEA) et de la tyramine. Quant à la sérotonine, neuromédiateur bien connu, elle est actuellement très employée en pharmacologie comme antidépresseur. Elle est aussi utilisée comme anorexigène, ce qui est amusant dans le cas du chocolat que je conseille de maintenir dans les régimes amaigrissants (1), même si ce n'est pas pour cette raison mais pour la symbolique hédonique qu'il possède.
Enfin, l’anandamide, lipide du cerveau, produirait des effets proches de ceux du cannabis (2) !

> Peut-on évaluer précisément l’effet de ces substances lors d’une consommation habituelle de chocolat ?
Si l’on connaît bien les effets pharmacologiques de ces différentes molécules prises isolément, on sait peu de choses sur leurs propriétés au sein d’un aliment complexe comme le chocolat. Pourrait-il y avoir potentialisation des effets ? Personne ne peut le dire aujourd'hui.

> Le chocolat est-il alors un aliment antidépresseur ?
Les dépressifs trouvent-ils dans le chocolat des substances antidépressives ? Ou seul le plaisir de la dégustation entraîne-t-il la satisfaction de perceptions sensitives, réduisant ainsi les symptômes dépressifs ? Il y a 12 ans, la relation entre consommation de chocolat et certains symptômes dépressifs a été montrée (3). Tout récemment, une équipe Finlandaise (4) a rapporté que les consommateurs réguliers de chocolat avaient des scores dépressifs plus élevés que le groupe témoin !

> Les amateurs de chocolat ne seraient-ils pas portés vers cet aliment parce qu’ils y trouveraient des effets sur leur psychisme ?
C’est un sujet qui a été beaucoup travaillé. Beaucoup pensaient à un appétit spécifique pour le chocolat, pour les substances qu’il véhicule. Voici des éléments de réponse. Lorsqu’on donne du chocolat sans les substances citées, ou lorsqu’on donne les substances sous forme de gélule, c’est le chocolat qui conserve les faveurs de l’appétit des sujets (5). Le goût même du chocolat semble prévaloir sur les substances que ce goût annonce. Plus intriguant encore, pourquoi ne décrit-on pas des addictions pour les tomates ou le Cheddar, beaucoup plus
concentrés en sérotonine ou en tyramine ? Cet appétit spécifique est une hypothèse de moins en moins retenue par les scientifiques.

> N’y a-t-il donc aucun risque de choco-dépendance ?
Si l’on s’en tient à la définition stricte du mot “dépendance”, il s’agit d’un syndrome de manque psychique, ou même physique lors du sevrage. Il faut bien dire que ceci n’a donné lieu à aucune observation pertinente, en ce qui concerne le chocolat ! Aucune comparaison n’est possible avec des pathologies lourdes comme la toxicomanie ou l’alcoolisme.

> Que doit-on penser des vertus aphrodisiaques présumées du chocolat ?
Depuis sa découverte, le chocolat est associé à une activité sexuelle. Il a même été condamné par l’église à cause de cette vertu à inspirer le "péché".
Les légendes sont généralement mises à mal par la Science, mais celle-ci a bénéficié de la coopération de rats de laboratoire chez lesquels l’administration de phényléthylamine (PEA) déclenche un comportement copulatoire. Savoir s’il en est de même chez l’Homme ou la Femme, c’est une autre histoire.

> Peut-on conseiller la consommation de chocolat pour bénéficier des effets sur l’humeur ?
La consommation de chocolat pourrait procurer des effets bénéfiques de trois manières, qui peuvent être complémentaires :
• son apport en glucides qui peut améliorer les performances intellectuelles,
l’apport de substances psychoactives, dont l’amplitude des effets varie d’un sujet à l’autre. On connaît bien l’importance des opioïdes endogènes dans les sensations de bien-être et de rétablissement de la motivation. La perte de motivation est d’ailleurs un des symptômes cardinaux de la dépression.
• et surtout, le plaisir lié à la dégustation de chocolat.


(1) Chapelot D. Colloque "Plaisir et chocolat", Paris, 1998.
(2) Di Tomaso E, Beltramo M, Piomelli D. Nature, 1996, 382:677-678.
(3) Schuman M, Gitlin MJ, Fairbanks L. Journal of Nervous & Mental Disease, 1987, 175(8):491-495.
(4)Tuomisto T, Hetherington MM, Morris MF, Tuomisto MT, Turjanmaa V, Lappalainen R. Int J Eat Disord, Mars 1999, 25(2):169-175.
(5) Michener W, Rozin P. Physiol & Behav, 1994, 56:419:422.